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Thursday, October 8, 2026

Ces immenses lacs toxiques qui grossissent à l’ombre du pétrole

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Le long de l’autoroute 63, à une trentaine de kilomètres au nord de Fort McMurray, en Alberta, le ciel se reflète dans des étendues d’eau. Seuls la présence d’épouvantails et le bruit régulier de canons à air trahissent le fait qu’il ne s’agit pas de lacs.

Ce sont des bassins de décantation, des lieux où sont conservés tous les rejets provenant du minage du pétrole des sables bitumineux.

Mélange de sable, de limon, d’argile, de résidus d’hydrocarbures, de sels et de traces de métaux lourds, ils sont toxiques pour la faune. Les canons à air sont là pour éloigner les oiseaux qui risquent la mort s’ils se posent sur un de ces bassins.

Un épouvantail ressemblant à un travailleur pétrolier et une bonbonne sont visibles devant une étendue d’eau.

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Des épouvantails et des canons à air sont déployés autour des bassins de décantation pour effrayer les oiseaux.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

À part celles qui sont visibles de l’autoroute, il est difficile de saisir à l'œil nu l'étendue de ces eaux toxiques. Selon les données que l’industrie fournit à l’Agence de réglementation de l’énergie de l’Alberta (AER), l’ensemble des bassins de décantation des huit mines de sables bitumineux représentait 1505 millions de mètres cubes en 2024, soit 35 fois la taille du lac Louise ou la superficie de l’île de Montréal sous 3 mètres d’eau.

En bref, le problème est énorme et il est amené à grossir. Le gouvernement de l’Alberta souhaite doubler la production de pétrole, ce qui implique une augmentation de la taille des sables bitumineux.

Et, même si la production ne s’accroît pas, le problème va empirer, puisque les sites d’exploitation doivent conserver presque toute l’eau qui touche leur terrain, pluie et neige comprises.

Une étendue d’eau devant un complexe industriel de Syncrude, près de Fort McMurray, en septembre 2026.

En 10 ans, le volume des bassins de décantation a augmenté de 40 %. Celui-ci, qui se situe devant le complexe de Syncrude est un projet pilote qui utilise une couche d’eau pour emprisonner les substances toxiques.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

C’est comme si [ces bassins] suintaient. Il y a beaucoup de substances nocives qui se retrouvent exposées. Elles se propagent dans l’eau, dans l’air, et s’infiltrent jusqu’en nous à travers les aliments que nous consommons. C’est vraiment décourageant et triste de voir qu’ils sont toujours là, déplore Melody Lepine, la cheffe de la Première Nation crie Mikisew, dont les territoires ancestraux comprennent tous les sites de sables bitumineux.

Ces mots ne seraient peut-être pas ceux employés par l’industrie, mais les pétrolières font le même constat : la situation devient intenable.

Si les bassins de décantation se forment à l’abri des regards dans l’extrême nord-est de l’Alberta, ils sont en amont d’une zone importante sur le plan écologique : le parc national Wood Buffalo, patrimoine mondial de l’UNESCO, et le delta Paix-Athabasca, l’un des plus grands deltas d’eau douce intérieurs au monde.

L’issue est toutefois soumise à un âpre débat avec le gouvernement fédéral dans la position de juge.

Une solution :  traiter, puis rejeter

Malgré de nombreuses requêtes, les entreprises Suncor et Impériale ont refusé des demandes d'entrevues.

À une récente table ronde, à la foire locale Oil Sands Expo, la solution préférée par l’industrie a toutefois été soulignée de multiples fois :  traiter les eaux minières pour pouvoir les rejeter dans l’environnement.

Toutes les personnes sont assises sur une scène devant un panneau disant Oil Sands.

À la foire Oil Sands Expo, une table ronde sur la gestion de l’eau a réuni, de gauche à droite, Amberly Dooley, de l’Alliance des sables bitumineux, Jessica Dillabough, de l’Impériale, Claire Greenwood, de Suncor, le ministre albertain Grant Hunter et le député provincial Tany Yao.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Nous avons la ferme intention de transformer ces bassins de résidus en sites réhabilités. C'est pour cette raison que nous cherchons à obtenir cette autorisation de rejet après traitement, a expliqué Claire Greenwood, vice-présidente du développement central à Suncor.

La mine Base de l’entreprise étant la première qui arrivera en fin de vie vers la moitié de 2030, le problème est devenu de plus en plus pressant pour Suncor.

Une petite portion de la mine, le tout premier bassin de décantation de 1967, a été remise en état en 2010, mais, pour ce faire, les eaux toxiques ont été déplacées dans les autres bassins de l’entreprise. L’exercice ne peut donc pas être reproduit à l’échelle de la mine tout entière.

Nous stockons certains des plus importants volumes d'eau au monde. Et c'est un réel obstacle pour nous pour mener à bien les travaux de réhabilitation que nous aimerions effectuer.

L’entreprise dit appliquer toutes les solutions de mitigation du problème, comme réduire le volume d’eau fraîche, réutiliser les eaux et les répartir entre ses différents sites de production.

Selon l'AER, en 10 ans, l’industrie a augmenté son utilisation d’eau recyclée de 78 %, alors que le volume d’eau fraîche s’est accru de 50 %.

Ces options ne sont plus viables, affirme Claire Greenwood.

Un batiment de béton est construit au-dessus de la rivière aux abords de la mine Base de Suncor en septembre 2026.

Ce bâtiment blanc est une station de pompage qui permet à Suncor de tirer de l’eau fraîche de la rivière. L'AER affirme que l’industrie pompe seulement un tiers du volume qui lui est alloué.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Sur son site Internet, Suncor décrit brièvement le procédé testé, à savoir une filtration à l’aide d’une membrane. Un laboratoire a été établi à Edmonton, et un autre mobile fait le tour des communautés. Nos demandes de visite de ces deux endroits ont été refusées.

Solution provinciale d’ici la fin de l’année

Pour la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, il en va aussi d’une question d’équité. Nous avons une industrie forestière qui a réussi à trouver le moyen de traiter ses eaux et de pouvoir les rejeter. On a d’autres grands secteurs, de grandes villes [...] Je pense qu’ils veulent juste être traités de la même manière, explique-t-elle.

À la table ronde, aux côtés des représentantes de Suncor et Impériale, se trouve le ministre de l’Environnement et des Zones protégées de l’Alberta, Grant Hunter. Il présente lui aussi le problème de manière binaire : construire de nouveaux bassins ou traiter et rejeter l’eau.

La solution n’est pas de faire la politique de l’autruche. La solution consiste plutôt à apporter des preuves scientifiques que cela peut être fait.

Le gouvernement albertain a mandaté un groupe de travail sur le sujet. En 2025, neuf recommandations ont été proposées pour réduire la taille des bassins, dont le traitement des eaux.

Selon le ministre Hunter, le gouvernement albertain aura toutes les réglementations en place d’ici la fin de l’année pour appliquer ces recommandations.

Photo paysage de la rivière Athabasca en septembre 2026.

L’industrie veut pouvoir rejeter l’eau accumulée pendant des décennies de production dans la rivière Athabasca.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Or, le fédéral a préséance en la matière. Sans autorisation fédérale déterminant les normes de salubrité des eaux, pas de rejet possible. Ottawa travaille sur le dossier depuis au moins sept ans.

Grant Hunter affirme que la collaboration entre les deux ordres de gouvernement s’est intensifiée depuis le printemps et au cours de l’été.

Je suis convaincu que, lorsqu'ils verront le travail scientifique et technique qui est accompli, ils diront que nous sommes en sécurité, affirme le ministre en entrevue.

Ottawa reste vague

La ministre fédérale de l’Environnement, du Changement climatique et de la Nature, Julie Dabrusin, n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue et n’a pas répondu aux questions envoyées par courriel.

Le portrait de la ministre Julie Dabrusin.

La ministre fédérale de l'Environnement, du Changement climatique et de la Nature, Julie Dabrusin, n’a pas donné d’indice sur la direction que son ministère souhaite prendre. En 2021, le ministère affirmait préparer des réglementations d’ici 2025.

Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

Dans une déclaration écrite, le conseiller principal en communication stratégique, Keean Nembhard, rappelle simplement que la Loi sur les pêches empêche le dépôt de toute substance nocive dans les eaux poissonneuses.

Nous nous concentrons sur l'élaboration de solutions à long terme, fondées sur la science, pour la gestion des eaux minières des sables bitumineux, conclut-il.

D’autres solutions?

Derrière le langage neutre, la cheffe Melody Lepine détecte un préjugé de plus en plus flagrant en faveur de l’industrie.

Portrait de Melody Lepine au bureau de la Première Nation à Fort McMurray en septembre 2026

Melody Lepine, cheffe de la Première Nation crie Mikisew, souhaite plus de preuves scientifiques de la sécurité du traitement des eaux industrielles des sables bitumineux.

Photo : Radio-Canada / Vincent McDermott

Depuis 2021, un groupe de travail rassemble gouvernement fédéral et communautés autochtones pour trouver des solutions aux problèmes des effluents miniers.

Nous voulions regarder toutes les options possibles, quel que soit le coût. Malheureusement, je ne pense pas que nous y soyons arrivés, dit Melody Lepine.

Quand nous avons commencé, [Ottawa] disait : ous allons prendre tout le temps nécessaire pour protéger ce qui vous tient le plus à cœur." Et maintenant, c’est : "Dépêchez-vous et réglez ça."

Un rapport produit en 2023 pour le groupe de travail fait état de sept options possibles, comme injecter l’eau dans des puits et des cavernes de sel et la récupération des métaux et minerais. Le rapport affirme que, si toutes ces solutions sont mises en place ensemble, l’intégralité des bassins de décantation pourrait être éliminée en 10 ans.

On ne sait toutefois pas encore quelle est la suite qui lui a été donnée.

Mark Carney parle à un podium, avec Danielle Smith derrière lui, ainsi que des travailleurs de l'industrie pétrolière, lors d'une annonce à Fort McMurray le 1er octobre 2026.

En désignant un nouvel oléoduc comme étant d’intérêt national, le premier ministre du Canada, Mark Carney, n’a pas caché qu'il espérait que les entreprises pétrolières augmentent leur production.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Traumatisme générationnel

Si les rapports s’accumulent, c’est aussi parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un choix scientifique. Il en va aussi du processus de réconciliation avec les Premières Nations.

Melody Lepine rappelle que l’opposition autochtone de la région s’inscrit dans une succession d’événements traumatiques avec les industries pétrolières.

Plusieurs mois ont passé avant que les communautés autochtones soient prévenues d’un déversement de millions de litres d’eau et de pétrole de la mine Kearl de la pétrolière Impériale. Les Premières Nations font valoir que des suintements avaient déjà été repérés des années auparavant sans qu’elles en soient prévenues.

Les dirigeants autochtones de Fort Chipewyan affirment n’avoir appris qu’en 2024 qu’un quai était contaminé par de l’arsenic, du nickel, des hydrocarbures et des produits chimiques, alors qu’un rapport de Transports Canada établissait la présence de contaminants lourds en 2017.

Une étude sur l’impact cumulatif de l’exploitation des sables bitumineux a seulement débuté cette année après 20 ans de demandes et d’inquiétudes sur une prévalence des cancers.

Tension croissante

Au début du mois de septembre, les accusations de racisme environnemental ont culminé en une manifestation à Fort Chipewyan. Des membres de Suncor venus présenter leur laboratoire mobile de traitement des eaux minières ont dû partir plus tôt que prévu face au mécontentement de la communauté.

Pour Jes Croucher, membre de la Première Nation 468 de Fort McMurray, la relation avec ces sites de pétrole est ambivalente.

En grandissant, nous avons bien reconnu les possibilités économiques, mais, alors que notre culture et notre histoire ont vraiment commencé à s’épanouir, nous mesurerons le contexte dans lequel ces entreprises évoluent dans la région, souligne-t-elle.

Jes Croucher est accroupie dans une zone boisée.

Jes Croucher pratique la cueillette dans la région de Fort McMurray.

Photo : Gracieuseté : Jes Croucher

Sa propre recherche dans sa généalogie lui a fait prendre conscience que l’exploitation pétrolière a participé à la déconnexion des Premières Nations avec leurs droits ancestraux.

Elle explique que ce fossé entre les valeurs autochtones et la mission capitaliste des entreprises pétrolières se poursuit, ce qui rend le dialogue difficile.

Notre communauté, nos descendants, nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants ne seront pas en bonne santé si notre terre et nos eaux ne sont pas en bonne santé. Il n’y a pas assez d’informations pour montrer que c’est sûr, alors comment peut-on le croire?, souligne-t-elle.

Sa vision ne fait pas l'unanimité, bien sûr. Pour nous approcher des sites de sables bitumineux, nous avons loué un bateau auprès de Lenny Hansen.

Après 33 ans à Syncrude, ce membre du district 17 des Métis de Fort McMurray passe sa retraite entre la rivière Athabasca et la forêt.

Il n’est pas inquiet de la technologie promue par l’industrie. J’ai vu ce qu’elle faisait. [...] C’est un très bon processus. L’eau va être plus propre que ce qu’on a actuellement, affirme-t-il.

Des rejets uniques

Définir ce plus propre est toutefois complexe. Au traumatisme historique, aux questions autochtones et environnementales, s’ajoute une recherche scientifique encore peu concluante.

Les sables bitumineux du nord de l’Alberta sont une industrie unique, et leurs rejets le sont donc tout autant.

Même lors de la table ronde à la foire Oil Sands Expo, le ministre Grant Hunter a avoué qu’il y avait du travail à faire sur la présence de sels et d’acides naphténiques, un composant organique complexe dont même la méthode de mesure n’est pas uniforme.

Ce qui complique encore plus la tâche, c'est que bon nombre de ces composants sont présents à l’état naturel dans la région. La concentration et son lien avec l’exploitation des sables bitumineux peuvent donc être difficiles à démêler.

Gros plan sur la rivière Athabasca en septembre 2026.

La composition actuelle de la rivière est-elle la norme à atteindre ou cette composition a-t-elle déjà été modifiée par les années de production? C’est une des questions que se posent les communautés autochtones.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

Paul Bélanger, conseiller scientifique de l’organisation Keepers of the Water, a visité le laboratoire mobile de Suncor. Pour lui, le système mis en place produira une eau trop salée pour être rejetée dans la rivière Athabasca.

Il y a une forte inquiétude pour les effets cumulatifs sur le Delta, qui est déjà sous tension en raison des effets du changement climatique, des conséquences précédentes de l’industrie et de deux barrages.

Il croit que l’industrie pétrolière devrait investir dans un procédé supplémentaire de désalinisation, non pas pour rejeter l'eau, mais pour la recycler en plus grand volume.

Avec la désalinisation ou l’osmose inverse, les possibilités sont de réduire l’apport en eau fraîche de plus de 50 %, croit-il.

Il pense toutefois que le coût est la plus grande barrière à la mise en place de cette méthode.

Bâtir des ponts

Ron Quintal, PDG de Tu Nipi Water Solutions, espère pouvoir créer des ponts et rétablir la confiance des communautés autochtones dans l’eau qui les traverse.

Cet ancien président de la Nation métisse de Fort McKay s’est associé avec l’entreprise Bio Largo pour développer de nouvelles méthodes de traitement des eaux.

Ron Quintal répond à des questions au centre-ville de Fort McMurray en septembre 2026.

Ron Quintal est catégorique, sa communauté autochtone n’acceptera jamais le rejet des eaux industrielles des sables bitumineux.

Photo : Radio-Canada / Tiphanie Roquette

En vivant au cœur de la région des sables bitumineux, nous avons accumulé des traumatismes intergénérationnels liés à la gestion de l'eau. [...] Il est temps d’essayer quelque chose de différent, souligne-t-il.

Emissions Reduction Alberta leur a conditionnellement offert une bourse de 4,6 millions de dollars pour tester les effluents des sables bitumineux, le pire du pire, selon Ron Quintal.

Si nous arrivons à traiter cela, il y a la possibilité non seulement d’offrir de l’eau propre, mais aussi d’apporter une tranquillité d’esprit.

Il ajoute que cela permettra aussi aux Premières Nations d'être plus impliquées dans la surveillance des sables bitumineux.

Une chose est toutefois claire pour lui : sa communauté n’acceptera jamais que cette eau soit rejetée dans l’environnement.

Quel choix Ottawa fera-t-il et dans combien de temps?

Il faut trouver une solution parce que, en attendant, le stress des communautés augmente et la taille des bassins de décantation aussi.

Avec la collaboration de Kyle Bakx, Vincent McDermott et Jamie Malbeuf

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