Karine Viseur sur les fuites du dossier Patrick Bruel : "On se demande à qui profite cette presse qui a dévoilé nos dossiers"

L’annulation de la tournée de Patrick Bruel a d’abord apporté un soulagement à Karine Viseur. "Clairement, oui, c’est un poids en moins. C’est un réel soulagement de savoir qu’il ne se produira pas face à des fans qui restent de potentielles victimes", explique la Belge, qui a porté plainte contre le chanteur pour des faits qu’elle affirme avoir subis en 2010 dans les couloirs de la RTBF.
Elle reconnaît avoir espéré cette annulation : "C’était une évidence, mais un espoir en tout cas en tant que victime, que cette tournée n’ait pas lieu. Et aujourd’hui, on est face à cette nouvelle et c’est réconfortant".
Ce soulagement s’accompagne toutefois d’une nouvelle exposition médiatique. Depuis qu’elle a rendu son témoignage public, Karine Viseur dit subir insultes, agressivité et menaces. Elle s’attend à une nouvelle vague de réactions après les dernières interviews et la diffusion de son visage. "Je sais que pendant 15 jours à 3 semaines, je vais de nouveau récupérer une salve de haine, de messages, de lettres dans ma boîte aux lettres, d’insultes, d’agressivité. C’est malheureusement les dommages collatéraux d’afficher son visage".
Les fuites qui inquiètent les plaignantes
Karine Viseur a déjà signalé des menaces à la police. Elle explique que des mesures ont été prises autour de son domicile. Elle dit cependant ne pas vivre dans la peur permanente. Elle sait surtout que son témoignage s’attaque, selon elle, à une personnalité dont l’image reste extrêmement forte auprès du public. "La Bruelmania, on ne peut pas la nier, elle est bien là. Je touche à la personne de Bruel, une icône, une personnalité qui a été tellement idolâtrée". Et d’ajouter : "Donc j’ébranle quelque peu le regard qu’avaient ses fans et je touche à un personnage qui, pour eux, était peut-être un père, un modèle. Donc, ça leur fait mal et ils me font mal".
Dans ce contexte, la publication d’extraits des auditions des plaignantes et de Patrick Bruel dans la presse constitue une nouvelle épreuve. Karine Viseur refuse de commenter précisément les éléments de la procédure et renvoie ce qui concerne le fond du dossier à la justice. Elle estime néanmoins que ces fuites peuvent avoir des conséquences bien au-delà de son propre cas. "Je reste confiante, oui. Il y a des personnes malveillantes. C’est préjudiciable, en tout cas réellement, pour les plaignantes, parce que ça restreint, ça fait peur aux personnes qui désiraient encore témoigner".
On se demande réellement à qui profite cette presse qui a dévoilé nos dossiers publiquement.
Elle pose alors une question : "On se demande réellement à qui profite cette presse qui a dévoilé nos dossiers publiquement".
La fuite a également révélé l’identité d’une témoin qui souhaitait rester anonyme. Karine Viseur dit ne pas être directement en contact avec elle, mais comprend sa colère. Elle-même avait vécu douloureusement la révélation de son identité. "Je voulais le faire quand j’étais prête. Je l’aurais fait, mais là, ça a été fait sans mon consentement".
Elle imagine ce que cette témoin peut ressentir aujourd’hui : "Si elle est dans l’état où j’étais, à ce moment-là, c’est une crainte, c’est une colère intense. C’est qui suis-je ? Où est le respect ?" Et elle confie : "J’ai une grande tristesse pour elle parce que je sais que ce qu’elle va vivre maintenant, ça va être difficile".
Avec son avocate, Myriam Guedj Nebayoun, et d’autres plaignantes, Karine Viseur réfléchit dès lors à l’opportunité d’une plainte pour violation du secret de l’instruction.
Face aux dénégations de Patrick Bruel
Les extraits publiés rapportent également la réponse de Patrick Bruel aux accusations de Karine Viseur. Le chanteur affirmerait notamment n’avoir aucun souvenir de cette journée et aucun souvenir de l’avoir touchée.
Karine Viseur ne souhaite pas répondre sur le fond de cette audition. Elle rappelle toutefois que Patrick Bruel nie les faits depuis le début. Elle dit surtout ne pas comprendre qu’un tel argument puisse être avancé lorsqu’il est question d’agressions sexuelles : "Comment peut-on oublier ? Ou alors les femmes ont tellement peu d’importance à ses yeux que c’est un acte anodin pour lui. Des agressions sexuelles, de viols, comment peut-on oublier ce genre de choses ? Ça me semble tellement improbable".
Elle résume ainsi ce qu’elle considère comme la position de Patrick Bruel : "Sa meilleure défense est d’oublier et de nier".
La plaignante se dit également choquée par la manière dont elle a appris l’allègement de la garde à vue de Patrick Bruel. Elle affirme avoir découvert cette information par des photos que des fans lui avaient envoyées, plutôt que par la justice. "Je suis franchement choquée qu’il n’y ait eu aucune communication de la justice envers les plaignantes. " Elle estime aussi que le statut de personnalité publique de Patrick Bruel ne devrait pas conduire à un traitement différent : "Si ça avait été quelqu’un d’autre qu’une personnalité, une personne lambda, qui était accusée de 32 agressions, voire viols, je ne pense pas que la justice aurait réagi de cette façon".
Quinze ans après, "mettre les mots" sur ce qui s’est passé
Au-delà de sa propre procédure, Karine Viseur veut aussi porter un autre combat : celui de la prescription des crimes sexuels.
Les faits qu’elle dénonce remontent à 2010. Elle explique ne pas avoir été en mesure de les raconter immédiatement. "Il m’a fallu énormément de temps pour mettre les mots sur ce que j’ai vécu".
Elle décrit un mécanisme de protection : "Au départ, en tous les cas, pour ma part et je pense pour de nombreuses victimes, j’ai cloisonné complètement parce que je ne voulais pas en parler. Je ne voulais pas le vivre au quotidien".
Pour elle, le temps nécessaire pour parler ne peut pas être imposé par une règle générale. "C’est le corps et c’est la personne qui, quand elle s’en sent capable, doit pouvoir s’exprimer et pas avant. Ça ne doit pas être une obligation".
Karine Viseur souhaite mener ce combat avec sa famille, ses proches et son avocate, mais aussi avec les médias. Elle assume cette exposition, malgré ses conséquences personnelles : "Il s’agit d’un personnage médiatique, donc ça doit être médiatisé si on veut que ça évolue".
Elle dit également pouvoir, à terme, devenir une porte-parole ou intervenir auprès d’autres victimes, même si elle ne se voit pas manifester.
"Une fatigue, un épuisement"
La procédure judiciaire, elle le sait, sera longue. Pour l’instant, elle préfère ne pas se projeter jusqu’au tribunal. "Je la vis au jour le jour", dit-elle.
Ce qu’elle espère au terme de cette procédure tient en quelques mots : être entendue et que les faits qu’elle dénonce soient reconnus.
Cette détermination a un coût. Après des mois d’exposition médiatique et judiciaire, Karine Viseur reconnaît une fatigue profonde. "Il y a une fatigue, un épuisement, c’est clair", dit-elle.
Elle explique devoir parler, être accompagnée et trouver des moyens de décharger cette colère. "Depuis six mois, malheureusement, Patrick Bruel vit au quotidien avec moi". Pour tenir, elle insiste : "Il ne faut pas garder ça en soi. Il faut en parler".
Malgré cet épuisement, elle n’entend pas abandonner : "Je suis déterminée et je poursuivrai et je continuerai également avec les médias parce que les médias sont une force également dont j’ai besoin pour évoluer dans ce dossier".
Et derrière la procédure, les polémiques et les fuites, elle formule ce qui reste son objectif : "On a juste besoin d’être protégé et de se dire, mais non, mais cette impunité, ça suffit".
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