"Le mur n’est pas une question raciale" : à Columbus, au pied de la frontière américano-mexicaine

Grosse journée de voiture aujourd’hui. Mille kilomètres. On quitte les champs pétrolifères, les ranchs... Et on fonce vers la frontière mexicaine et El Paso, ville monstre coupée en deux par le Rio Grande et collée à Ciudad Juárez.
Ensuite, il y a le Nouveau-Mexique. Nous voici soudainement dans les décors de Breaking Bad et des peintures de Georgia O’Keeffe. Ici, c’est l’Amérique de Billy the Kid. Mais aussi de la bombe atomique, des extraterrestres de Roswell, des maisons pueblos en adobe, du désert et de la Route 66.
Mais c'est surtout, avec le Mississippi, l’État le plus pauvre des États-Unis, qui dispute la dernière ou avant-dernière place sur toutes les questions essentielles de santé, d’éducation ou de revenu.
Américains du jour au lendemain, sans franchir de frontière
Ici, un habitant sur deux est hispanique pour 36 % de Blancs non hispaniques. Et 11 % d’Amérindiens, dont les Pueblos, Navajos et Apaches.
Mais il faut faire un peu d’histoire pour bien comprendre la situation. Ici, 50 % de la population est effectivement hispanique. Mais attention, cela ne signifie pas que la moitié des habitants sont des immigrés mexicains. Loin de là ! Ce fut d’abord une terre amérindienne. Puis espagnole, puis mexicaine ! En 1846, les États-Unis envahissent la région et deux ans plus tard, en 1848, le Mexique doit céder cet immense territoire aux Américains. Voilà comment, du jour au lendemain, des milliers de familles mexicaines sont devenues... américaines ! Sans avoir déménagé. Sans avoir traversé la moindre frontière.
Au Nouveau-Mexique, on trouve donc des populations fortement impactées par les politiques du gouvernement américain liées à la frontière. Que ce soit les tarifs douaniers ou, évidemment, la question centrale de l’immigration. Question centrale des élections présidentielles, mais aussi des élections de midterms.
Columbus : 1500 habitants face au mur
Nous quittons Las Cruces et partons vers l’ouest en longeant la frontière. 200 kilomètres de routes désertiques, de buissons bas, avec au loin les montagnes de Chihuahua pour enfin arriver à notre objectif du jour : Columbus (rendue célèbre pour avoir été attaquée par Pancho Villa et ses hommes en 1916, faisant 18 morts américains). Une petite ville frontalière de 1500 habitants, située sur la frontière mexicaine, à cinq kilomètres seulement de Puerto Palomas. Quelques rues. Le mur. Un poste frontière durement surveillé.
La frontière est une immense question américaine. Le pays partage 3145 kilomètres de frontière avec le Mexique. Et le Nouveau-Mexique, où nous nous trouvons, en partage 290.
Donald Trump a fait de cette frontière un des piliers les plus fermes de sa politique. La promesse du jour à laquelle nous voulons confronter les habitants de Columbus est l’une des plus polémiques de la présidence actuelle : organiser la plus grande opération de déportation de l’histoire des États-Unis.
Une politique qui a créé son lot de controverses, notamment suite à l’action de l’ICE (l’agence fédérale chargée de rechercher, arrêter et expulser les étrangers en situation irrégulière) et aux décès de Renée Nicole Good et Alex Pretti.
Depuis janvier 2025, c'est presque un million d'expulsions et de retours qui ont eu lieu. 69 % de ce million de personnes avaient initialement été interceptées à la frontière. Les autres ont été arrêtées à l'intérieur du territoire américain. Et c'est surtout sur cette seconde catégorie que la politique de Trump s'est intensifiée.
"Ce mur a été construit contre les cartels, pas contre les Mexicains"
Comment ces populations (très majoritairement hispaniques) vivent-elles cette politique, elles qui habitent sur la frontière depuis toujours ? Nous leur avons posé la question. Pour cela, nous nous sommes installés sur le parking d’une petite laverie.
Deux jeunes garçons passent. Casquettes vissées sur la tête. Pas encore 20 ans. Nous leur demandons si c’est agréable d’habiter sur la frontière : "Oui, c’est super. On a tous les deux de la famille des deux côtés. On appartient à deux cultures. Mais le mieux, c’est surtout de pouvoir aller faire des courses ou la fête au Mexique parce que tout y est moins cher".
Un homme arrive dans un gros pick-up. Il décharge son linge. Alors qu’il attend, nous entamons la discussion. Il s’appelle Quentin et, toute sa vie, il a vécu ici : "J’ai adoré vivre au milieu de ces deux cultures. D’ailleurs, alors que je suis profondément américain, j'ai plus de points communs avec les Hispaniques qui vivent ici (75 % de la population) et les Mexicains juste derrière la frontière qu’avec un compatriote qui habiterait Washington ou New York".
À propos de la promesse de Trump de continuer à construire le mur et de mettre en œuvre la déportation : "La loi, c’est la loi. Et les hommes ont besoin de lois pour vivre ensemble". Il est totalement favorable à l'existence du mur : "Comme tout le monde ici ! Croyez-moi. Parce que le but de ce mur n’est pas de garder les Mexicains en dehors de ce pays. Ce mur n’est pas une question raciale. Il a été construit pour protéger notre pays des migrants illégaux, mais surtout du trafic de drogue. Nous ici, notre réalité, c’est celle-là. Nous vivons sur la frontière. Avec les Mexicains, nous nous connaissons très bien. Nous n’avons pas peur de ces gens-là. Par contre, nous avons peur des cartels. Particulièrement pour nos enfants".
La peur des dérives de l'ICE
Un homme arrive avec son épouse. Eux sont hispaniques. "Le mur protège mes enfants. Je suis totalement pour. Car il nous protège des cartels".
On lui demande s’il connaît des familles qui ont été touchées, ici, par les interventions de l’ICE : "Oui. Tout le monde en connaît. Le but de l’ICE est d'expulser des gens qui ont des casiers judiciaires ou qui ont commis des délits. Mais la vérité est qu’ils arrêtent et brutalisent des gens qui n’ont rien fait. Mais je suis pour l’ordre et pour la loi. Je me sens en sécurité avec les patrouilles de la frontière et le mur. Par contre, l’ICE, tout le monde en a peur car ce sont des gens qui enfreignent eux-mêmes les lois. De toute façon, je suis contre les déportations promises par Trump. Les gens viennent ici pour travailler. Nous, ce qu’on demande, c’est qu’on nous protège des illégaux et des cartels".
Nous laissons Columbus et la frontière derrière nous. Demain, nous serons en Arizona. Il sera question du climat, car cette année, l’État a enregistré d’inquiétants records de chaleur.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.