Fabriquer au Québec, un choix de société
À l’aube d’une campagne électorale, le Québec traverse une tempête commerciale sans précédent. Depuis janvier 2025, nos usines encaissent un barrage d’attaques tarifaires venues de Washington : des droits sur le bois d’œuvre gonflés de 144 % pour la seule année 2025, des tarifs sectoriels atteignant 50 % sur l’aluminium, le cuivre et une liste sans cesse allongée de produits.
Aujourd’hui, une nouvelle menace omnibus vise plus de 554 produits canadiens, en particulier les productions à haute valeur ajoutée. Si elle se concrétise, jusqu’à 9 % des exportations québécoises pourraient être touchées, un choc de 7 milliards de dollars.
Soyons lucides. Le Québec est, de loin, la province la plus exposée. Derrière les moyennes canadiennes rassurantes se cache une réalité bien plus préoccupante. Advenant l’application de cette salve, le fardeau tarifaire sur nos industries manufacturières serait près de deux fois plus lourd que la moyenne canadienne, et huit fois celui de l’Alberta.
À cette folie s’ajoute un effet pervers. Quand les portes des États-Unis se referment, les marchandises subventionnées d’Asie se déversent ailleurs, et le Canada devient un déversoir. On l’a vu récemment dans le meuble, avec des fermetures en rafale. Derrière ce dumping figure une stratégie patiente qui élimine la concurrence pour mieux remonter les prix. Chez nous, le résultat porte un nom : des emplois qui disparaissent.
Depuis janvier 2026, près de 23 000 emplois en fabrication se sont évaporés au Québec, et ce n’est peut-être qu’un avant-goût. Prenons du recul. En 2000, le Québec comptait 650 000 emplois manufacturiers pour 7,3 millions d’habitants. Aujourd’hui, nous sommes plus de 9 millions, mais à peine 480 000 de ces emplois subsistent. Une chute de 35 % en un quart de siècle.
Équilibre
Est-ce un destin ? Non. L’automatisation explique une partie de ce repli, mais rien ne nous oblige à laisser filer les ressources ainsi libérées : nous pouvons choisir de les réinvestir dans la fabrication avancée. Car chaque emploi manufacturier en soutient d’autres avec une intensité inégalée, dans le ratio le plus élevé de tous les secteurs. Et ce, sans compter son rôle moteur pour nos exportations, qui captent la richesse d’ailleurs pour la ramener ici et financer nos services publics.
C’est cet équilibre entre les ressources naturelles, le savoir-faire manufacturier, les services et un écosystème éducatif accessible qui a fondé la résilience économique du Québec. Le perdre serait une erreur historique.
Enfin, la fabrication est aussi le creuset historique du mouvement syndical, cette marée qui soulève tous les bateaux. C’est en bonne partie sur le plancher de ces usines que la lutte ouvrière pour la dignité et de meilleures conditions a pris racine. C’est aussi là que la solidarité entre travailleuses et travailleurs s’est exprimée et que quelque chose comme une classe moyenne est né.
Le seul bon côté de ce vent de face, c’est qu’il nous force à réfléchir. Depuis trop longtemps, nous naviguons à vue, au gré des cycles électoraux et des effets de mode. Cette approche réactive nous a menés dans un cul-de-sac et a miné la confiance des Québécoises et des Québécois en leurs propres moyens. Nous méritons mieux.
La politique industrielle n’est pas un chèque en blanc aux multinationales. C’est un outil pour reprendre le contrôle de notre développement, protéger nos actifs pendant la tempête et préparer l’éclaircie. C’est aussi un projet profondément démocratique, qui exige un vrai dialogue avec tous les partenaires, à commencer par les travailleuses et les travailleurs.
Voilà pourquoi nous demandons au prochain gouvernement deux engagements. À court terme, protéger notre écosystème manufacturier contre les attaques américaines. À moyen terme, développer notre fabrication par une politique industrielle intelligente et assumée, bâtie avec tous les partenaires sociaux. L’avenir n’est pas une fatalité. C’est un choix. Faisons-le ensemble, et faisons-le maintenant.
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