Gilles Kepel : "Ce que nous avons en commun est moins important que nos différences"

C’est une rupture professionnelle vécue par l’auteur qui l’a poussé sur les chemins de France. Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe et des mouvements islamistes, explique avoir vécu son départ de l’université comme une mise à l’écart.
"La politisation de l’université a atteint un point où aujourd’hui quelqu’un comme moi n’a plus sa place", estime-t-il. Il choisit alors de suivre les traces du saint dont il porte le prénom, Gilles, et part sur les routes à la rencontre des habitants. Il choisit cette route historique de pèlerins en route vers la Palestine.
Des appartenances qui prennent le pas sur la condition sociale
Au fil de son cheminement, le politologue observe le déclin démographique des campagnes et les traces de la désindustrialisation. Dans les anciens territoires miniers, il décrit d’anciens bastions communistes devenus des terres du Rassemblement national et des quartiers relégués où il relève l’emprise du narcotrafic et de mouvements islamistes.
Pour lui, "ce sont des marqueurs identitaires plutôt que des marqueurs sociaux qui traduisent les conflits de notre société".
Il raconte une visite au cimetière d’Alès qui cristallise cette réflexion. Catholiques, protestants, musulmans ou communistes athées : les mineurs partageaient une même condition, au-delà de leurs convictions.
L’effacement de ce socle l’inquiète. "Ce que nous avons en commun est moins important que nos différences", résume-t-il.
Interrogé sur le Rassemblement National (extrême droite) et La France insoumise (extrême gauche), Gilles Kepel juge leurs fonctionnements "assez parallèles", sans vouloir se prononcer sur une équivalence politique.
Il voit dans les deux mouvements la construction d’"un nous qui est défini […] face aux autres", autour de l’immigration pour le premier et, notamment, de la cause palestinienne pour le second.
Sur les chemins, une possibilité de dialogue
Le récit de l’ancien prof d’université n’est pourtant pas uniquement pessimiste. Gilles Kepel rappelle que les violences entre catholiques et protestants, dont la mémoire reste présente dans les Cévennes, ont fini par être surmontées.
Et ses rencontres lui ont montré un décalage entre la brutalité du débat politique et les échanges individuels. "Quand on parle avec des individus qui sont aussi bien de l’extrême droite que de l’extrême gauche", raconte-t-il, ceux-ci cherchent aussi à expliquer leurs difficultés et leurs choix.
De quoi conserver un espoir prudent : "On a le sentiment que la possibilité de construire du commun reste assez présente".
Son livre : Pèlerinage français - Comprendre les failles de notre identité aux Editions Albin Michel
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