Le défi colossal d’entretenir Montréal
Attendez-vous à voir des cônes orange encore longtemps dans les rues de Montréal. Un nouveau rapport confirme le défi d’entretenir les infrastructures vieillissantes de la métropole : les rues, les conduites d’eau potable et le réseau d’égouts continuent de se dégrader malgré des investissements de près de 700 millions de dollars dans la protection de ces infrastructures en 2025.
Les 4053 kilomètres de rues et les 9379 kilomètres de canalisations souterraines (d’aqueduc et d’égouts) de Montréal ont été tellement négligés depuis des décennies que les sommes colossales investies dans leur entretien ne suffisent pas à les améliorer. Ce constat est tiré du portrait annuel de l’état des actifs de Montréal en 2025, rendu public la semaine dernière.
Les experts de la Ville calculent que des investissements de 2,7 milliards de dollars par année seront nécessaires pendant les dix prochaines années pour protéger les infrastructures municipales. Les sommes prévues en « protection des actifs » s’élèvent cependant à 1,8 milliard par an, ce qui laisse entrevoir un sous-investissement de 900 millions de dollars par an.
Conséquence : le « déficit de maintien d’actifs » de la métropole, estimé à 11,6 milliards de dollars, risque de prendre de l’ampleur. « Ça n’a pas de sens. Attendre n’est plus une solution. L’usure s’aggrave, les risques augmentent et la facture aussi », avait lancé il y a deux semaines la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada.
Elle et son homologue de Longueuil, Catherine Fournier, ont interpellé d’une même voix les chefs politiques en campagne électorale : elles ont réclamé « un financement prévisible et à la hauteur des besoins » pour rénover leurs équipements.
Les citoyens subissent les conséquences du manque de financement des infrastructures : les nids-de-poule se multiplient (Mme Martinez Ferrada a elle-même subi deux crevaisons rue Notre-Dame), les égouts peinent à absorber les pluies abondantes, des maisons sont inondées à répétition, le métro de Montréal se dégrade, Montréal a dû limiter la consommation d’eau potable cet été en raison de travaux d’urgence sur une immense conduite…
Un milliard par année pour les routes
Les trois quarts des infrastructures sous la responsabilité de la Ville de Montréal sont dans un état très bon, bon ou satisfaisant (indices A, B ou C). En revanche, 19 % des actifs se trouvent dans un état insatisfaisant (indices D ou E). Les autres actifs (6 %) sont dans un état non défini.
Le réseau routier est l’infrastructure la plus coûteuse. On parle ici non seulement des rues locales et des grandes artères, mais de 3150 kilomètres de trottoirs, de 612 tunnels, ponts et viaducs, de 111 289 lampadaires et de 2415 feux de circulation. Selon les experts de la Ville, il faudrait dépenser près d’un milliard de dollars par année, dans les dix prochaines années, pour « rétablir ces actifs en état minimalement satisfaisant ».
La Ville est loin du compte : elle a investi 354 millions de dollars pour entretenir son réseau routier en 2025. Pas étonnant, dans ces conditions, que le réseau routier se détériore. L’état des rues locales et du réseau artériel est passé de « bon » (cote B) à « satisfaisant » (cote C).
Pas « sexy », mais essentiel
Le système de traitement des eaux usées nécessite aussi des investissements annuels de 373 millions de dollars pour « rétablir ces actifs en état minimalement satisfaisant », comme le veut la formule. Les réseaux d’égouts se dégradent et passent à une cote D (mauvais état). L’état du réseau d’eau potable reste en bonne condition, mais la Ville doit tout de même investir 321 millions de dollars par année pour le maintenir en état de fonctionnement.
La mairesse de Montréal a déclaré dans les derniers mois qu’elle comptait augmenter de 68 % à 75 % la part des investissements totaux en infrastructures consacrés à l’entretien — même si c’est « pas mal moins sexy » que d’inaugurer des projets flambant neufs.
Alan Carter, professeur au Département de génie de la construction de l’École de technologie supérieure, estime que Montréal devrait investir encore davantage dans la réfection de ses vieilles infrastructures. « Je pense qu’on n’a pas encore eu le coup de fouet nécessaire pour faire un revirement de situation », dit-il au Devoir. « Je comprends le besoin de nouvelles infrastructures, mais il faut se demander si on en a réellement besoin. »
Les donneurs d’ouvrage doivent changer leurs façons de choisir leurs fournisseurs pour s’ouvrir à des innovations, selon le professeur. Des laboratoires de recherche travaillent sur des matériaux plus rigides et plus durables. Il est aussi possible d’imperméabiliser les revêtements à coût raisonnable — l’eau étant un ennemi des chaussées — avant même l’apparition de fissures.
« Quand les nids-de-poule apparaissent, il est trop tard ! » lance Alan Carter. Le « patchage » de trous est la pire des solutions, parce que tout est à recommencer dans les jours suivants.
Un fonds de prévoyance
L’Ordre des ingénieurs du Québec fait siennes les solutions avancées par les experts comme Alan Carter. L’organisme saute aussi dans la mêlée électorale et interpelle les partis dans l’espoir de résoudre cette « crise des infrastructures », souligne sa présidente, Sophie Larivière-Mantha.
« La prévisibilité et la concrétisation des engagements financiers sont cruciales pour organiser les appels d’offres avant qu’il soit trop tard », dit-elle. Le report d’un projet d’une seule année fait grimper la facture d’environ 5 %.
L’ordre professionnel propose la création « d’un fonds destiné à l’entretien, un peu comme on a fait pour les propriétaires de condo, qui ont l’obligation d’avoir un fonds de prévoyance ».
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