Huntingdon et les oubliés de la Montérégie
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, le coût de la vie dans Huntington.
Le centre communautaire Un coin chez nous, situé sur le rang Notre-Dame à Saint-Chrysostome, bourdonne d’activité. Les gens s’y arrêtent pour tromper l’ennui, sinon briser l’isolement. Lors du passage du Devoir, des habitués jouent au baseball poche.
L’« Italien de Sainte-Clothilde » Giuseppe lance un sac de sable contre un boîtier de bois géant troué. Pas de chance, la poche glisse le long de la planche pour terminer sa course sur le sol. « Joe, vous mangez trop de mortadelle ! » L’homme de 90 ans lance une autre poche. Il frappe un coup sûr.
Une discussion sur la hausse du coût de la vie se mêle alors de la partie. « J’ai une petite pension de rien », lâche l’ex-briqueteur ayant « construit les trois quarts de Montréal ».
« La viande est chère. »
« Et le gaz ! »
« Tout est cher ! »
« C’est effrayant ! »
Derrière, dans la cuisine, Suzette et Ariane s’affairent à préparer les 234 « repas roulants » — une soupe, un plat principal, un dessert — qui seront distribués au cours de la semaine dans le coin.
« Il y a des personnes qui n’ont aucune ressource autour d’elles », souligne la directrice générale du centre communautaire, Marie-France Beaudin.
La hausse du coût de la vie se fait particulièrement ressentir dans la circonscription de Huntingdon, au sud de Montréal.
À Huntingdon, les demandes de paquets de couches gratuits acheminés au Centre de ressources familiales du Haut Saint-Laurent (CRFHSL) ont doublé. « Avant, on donnait des paquets complets. Là, on est obligés de donner des moitiés de paquets », explique la coordonnatrice Karine Daoust. À La bouffe additionnelle, une banque alimentaire, le nombre de paniers distribués a bondi de 30 % en un an.
Mais la pauvreté n’est pas une réalité nouvelle dans le coin. La MRC du Haut-Saint-Laurent affiche l’un des taux de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté les plus élevés au Québec, soit 16,3 % de la population, en 2023.
Collée sur les frontières américaine, au sud, et ontarienne, à l’ouest, la circonscription de Huntingdon apparaît négligée. « C’est clair qu’on est oubliés », note Jean-Philippe McGuire, coordonnateur clinique de l’organisme Pacte de rue, qui soutient les plus vulnérables. C’est comme si ce qui est à l’ouest de Montréal n’existait pas. « À part l’ancien maire de Huntingdon, qui est connu, les gens ne nous connaissent pas. »
La région vaut pourtant le détour, note Olivier Doyle, directeur général du Pôle d’économie sociale Vallée-du-Haut-Saint-Laurent. « C’est une région que tout le monde apprécie », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Mais on n’a pas d’hôtel. »
Pénurie de logements abordables pour les personnes seules
La région est tapissée de terres agricoles où les produits maraîchers fleurissent. Paradoxalement, l’offre alimentaire est limitée pour les résidents. À nouveau, le milieu communautaire cherche à compenser, notamment avec l’initiative les Complices alimentaires, qui donne accès à des légumes excédentaires à bas prix.
L’arrivée d’un supermarché Maxi en décembre à Huntingdon a aussi eu un effet positif, notent plusieurs, l’offre y étant souvent moins coûteuse qu’ailleurs. « Même le Maxi, ça peut être trop cher », nuance Olivier Doyle. Et encore faut-il pouvoir s’y rendre, ajoute Marie-Ève Gagné, directrice de l’Association pour la défense des droits sociaux (ADDS).
La hausse du prix des aliments et du carburant pèse beaucoup sur les résidents, mais c’est du côté des logements que c’est le pire, notent la plupart des intervenants. « On a beaucoup de locataires, d’adultes seuls, des personnes âgées qui n’arrivent plus [à joindre les deux bouts] avec leur pension. Parfois, leur mari ou leur femme est dans une RPA [résidence privée pour aînés] et ils doivent assumer les coûts en parallèle. Ce sont généralement des gens qui ont travaillé toute leur vie, qui n’auraient jamais cru devoir faire appel à nos services », explique la directrice générale de La bouffe additionnelle, Marine Mailloux.
Le nombre de logements abordables, en particulier pour les personnes seules, se compte sur les doigts d’une main, déplore Marie-Ève Gagné. « Il y a deux types de logements ici : les logements trop chers et les logements insalubres. »
Il y a pourtant beaucoup de projets domiciliaires dans le secteur en ce moment. Mais, ils ne répondent pas aux besoins des personnes à faible revenu, soutient Jean-Philippe McGuire. Huntingdon est en train de devenir une banlieue de Valleyfield, à 20 kilomètres de là. Attirés par les prix plus abordables de Huntington, ses résidents viennent s’y établir. C’est davantage à eux que sont destinées les nouvelles maisons.
Dans l’ouest de la Montérégie, plus de 50 % des personnes seules survivent avec des entrées d’argent en dessous du revenu viable, selon une étude de l’IRIS mise à jour en février. Et c’est à Huntingdon que c’est le pire. Dans le secteur, le revenu médian des personnes seules représente seulement 68 % du revenu viable.
Un milieu communautaire « à boutte », mais dynamique
La région peut compter sur plusieurs organismes communautaires très dynamiques. La banque alimentaire de Huntingdon dit d’ailleurs pouvoir répondre à la demande. « On a beaucoup d’organismes communautaires proches. On se tient », observe Karine Daoust. Mais ce n’est pas facile, ajoute-t-elle.
D’ailleurs, ils ont tous participé d’une manière ou d’une autre au mouvement « Le communautaire à boutte » ces derniers mois. La coalition réclame un fonds d’urgence de 360 millions de dollars par an.
À l’ADDS, la directrice Marie-Ève Gagné occupe un autre emploi pour boucler ses fins de mois. Elle travaille de nuit dans un hôpital. Pour couper dans les dépenses de son organisme, elle ferme le vendredi, mais la demande est quand même là.
Mal à l’aise, la gestionnaire d’un autre organisme a confié au Devoir que certains de ses employés dépendent de l’aide alimentaire.
Au centre communautaire Un coin chez nous, Marie-France Beaudoin explique qu’elle a de plus en plus recours à des bénévoles, faute de fonds pour payer des salaires. « Le communautaire à boutte, c’est pas pour rien. »
Giuseppe frappe un autre coup sûr. « Bravo chéri », dit Jeanine, l’arbitre du match de baseball poche. « C’est un bon monsieur. Il bûche. Il fait le jardin. C’est comme un jeune homme quand il travaille », souligne-t-elle.
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