ÉDITO | Budget de l’Arizona : pourquoi Bouchez, Rousseau et Mahdi devraient être autour de la table du gouvernement De Wever

Rédacteur en chef adjoint de Sudinfo
Suivre Sudinfo sur GoogleL’Arizona s’apprête à gravir son Everest. Un sommet qui ne culmine pas à 8.848 mètres, mais à 10 milliards d’euros. C’est l’effort supplémentaire sur lequel s’accordent les cinq partis de la majorité fédérale pour remettre les finances du pays sur les rails. Autant dire une montagne.
Et, comme de coutume en Belgique, chacun arrive au pied de celle-ci avec sa propre méthode pour atteindre le sommet. Certains veulent agir sur les recettes, d’autres l’excluent formellement. Certains veulent concentrer l’effort sur les dépenses, d’autres refusent que celles-ci supportent seules l’assainissement. Rien de très surprenant pour une coalition qui s’étend des socialistes flamands aux nationalistes flamands en passant par les libéraux, les centristes et les démocrates-chrétiens.
La petite farde de Bart
Cette fois, Bart De Wever semble toutefois décidé à changer de méthode. Et on peut le comprendre. Personne, au sein de l’Arizona, n’a envie de revivre le scénario cauchemardesque du précédent exercice budgétaire, dont on retiendra surtout cette formule devenue célèbre du Premier ministre sur le « chameau qui pue ». Pour éviter de se retrouver avec un nouveau chameau sur les bras, Bart De Wever a donc préparé sa petite farde, avec plusieurs pistes sur la table. L’objectif est évident : permettre à chacun des cinq partenaires de trouver suffisamment de raisons d’accepter les efforts demandés.
Mais le problème de l’Arizona dépasse largement les divergences idéologiques. Il tient aussi à un mal profondément belge : la particratie. Car ceux qui négocient autour de la table gouvernementale ne disposent pas toujours de l’autonomie nécessaire pour décider. Derrière chaque vice-Premier ministre se trouve un président de parti. Et derrière chaque compromis potentiel peuvent donc commencer les coups de téléphone, les consultations, les lignes rouges rappelées, les autorisations à obtenir et les retours à la table de négociation.
À cinq partis et avec 10 milliards à trouver, le système devient tout simplement infernal. Il est évidemment illusoire d’imaginer bouleverser notre fonctionnement politique à quinze jours d’un conclave budgétaire. Mais puisqu’on ne supprimera pas demain cette particratie qui empoisonne régulièrement la prise de décision belge, pourquoi ne pas en tirer toutes les conséquences pour la prochaine formation de gouvernement ?
Responsabiliser
Les présidents des partis de la majorité devraient entrer au gouvernement. Qu’ils deviennent vice-Premiers ministres, siègent au « kern » et négocient eux-mêmes les compromis qu’ils devront ensuite défendre. Plus besoin de jouer les intermédiaires entre ceux qui décident officiellement et ceux qui détiennent réellement le pouvoir politique. Georges-Louis Bouchez au MR, Conner Rousseau chez Vooruit ou Sammy Mahdi au CD&V ne se privent pas d’intervenir sans cesse pour mettre la pression sur l’exécutif fédéral, alors même que leurs partis y disposent de représentants. Ils commentent, poussent leurs priorités, rappellent leurs lignes rouges et interviennent régulièrement dans le débat. C’est leur droit. Mais ce fonctionnement montre aujourd’hui ses limites.
Il faut responsabiliser les véritables patrons des partis. Les placer autour de la table les obligerait à négocier directement, mais surtout à assumer les compromis auxquels ils auraient eux-mêmes souscrit. Cela renforcerait aussi cette solidarité gouvernementale qui devient particulièrement difficile à maintenir lorsque les principaux dirigeants de la majorité peuvent prendre leurs distances avec les décisions prises par leurs propres ministres.

Pourquoi cet effort de dix milliards est-il si important ? Contexte international troublé, coûts énergétiques qui explosent, croissance anémique (voire nulle), inflation, taux d’intérêt à la hausse. Malgré les dizaines de milliards d’économies déjà annoncés, la situation budgétaire de notre pays reste très délicate.
Effet boule de neige
Pour éviter le cauchemar d’un effet boule de neige de l’endettement, pronostiqué dès 2031, à politique inchangée, le gouvernement a opté, avant les vacances, pour un nouvel effort de 10 milliards d’euros d’ici 2029. C’est un peu plus que nécessaire (environ 8 milliards en fait), mais la prudence s’impose, car les recettes ne suivent pas toujours et les chocs internationaux sont une menace récurrente.
Quelles sont les pistes sur la table ? Il y a des pistes de recettes nouvelles et de réductions énergiques de dépenses. Les Engagés, Vooruit et le CD&V ne veulent pas envisager les secondes sans les premières, alors que le MR et la N-VA sont surtout focalisés sur la réduction des dépenses.
« Un accord d’une telle ampleur ne peut être constitué que de mesures portant à la fois sur les dépenses et sur les recettes », dit Carl Devos, fin observateur politique au Nord du pays. « Tous les partis obtiendront quelque chose, mais ils devront aussi beaucoup céder », avertit le politologue.
Rien ne sera indolore
Rien ne sera facile ou indolore, car toutes les pistes ont un coût social, économique ou politique, parfois les trois. On ne revient plus sur la hausse de la TVA, car on a largement détaillé cette piste ce mercredi.
Selon le politologue Carl Devos, tous les partis obtiendront quelque chose, mais ils devront aussi beaucoup céder

Les niches fiscales ou des mécanismes comme les sociétés de management (contrôle plus strict) sont dans le collimateur. Comme la taxation des revenus du patrimoine, imposés moins lourdement que ceux du travail, ce qui laisse augurer d’une grosse bagarre entre les partis de droite qui n’en veulent pas (MR ou N-VA) et ceux du centre (Engagés, CD&V) ou de gauche (Vooruit) qui la trouvent indispensable. Surtout si on discute d’un impôt pour les super-riches.
Revenus mobiliers
Des experts proposent d’harmoniser les taux appliqués aux revenus mobiliers (intérêts, dividendes…), ce qui nuirait aussi au taux préférentiel appliqué aux comptes d’épargne (exonération fiscale jusqu’à 1.020 € par personne et par an).
La taxation des revenus locatifs est une autre idée, voire l’actualisation du revenu cadastral. Ce qui ferait grincer les dents des propriétaires déjà confrontés à un précompte immobilier qui n’arrête pas de grimper.
Focus aussi sur la base imposable et les niches fiscales, des avantages pour les enfants à charge à la voiture de société et la carte carburant en passant par les titres-services, les chèques repas, la garde d’enfants ou le smartphone.
Les Belges risquent de payer plus cher leurs visites chez le médecin ou chez le dentiste
Au grand dam des partis centristes ou de gauche, les soins de santé n’échapperont pas aux négociations. On parle là de la réduction (à 1,5 % ?) de la norme de croissance des dépenses de santé (2 % en 2026 et 2027 ; 2,5 % en 2028 et 3 % en 2029, hors inflation) ; du retour plus rapide des malades de longue durée au travail ; de l’augmentation du ticket modérateur qui a sans doute plus de chances de passer que la fameuse franchise de 500 € pour les frais médicaux (généralistes, dentistes, etc. On ne retoucherait plus rien de sa mutuelle avant d’avoir atteint cette limite).
Idées « en vrac »
Parmi les autres idées, « en vrac » : accentuer les sauts d’index ; limiter encore plus strictement les allocations de chômage (moins de deux ans comme maximum ou une dégressivité plus rapide des montants) ; ne pas indexer pendant plusieurs années des pensions supérieures à un certain montant (3.000 € ? 3.500 € ?) ou faire maigrir la pension maximale (environ 8.000 €) ; réduire les frais de personnel et de fonctionnement dans la fonction publique ; réduire les indemnités des responsables politiques ; réduire les subsides que l’État verse chaque année (près de 8 milliards d’euros) ; réduire la contribution belge à l’Union européenne ; vendre des participations de l’État dans des entreprises (le gouvernement veut vendre 20 % de sa participation dans Belfius), etc.
Certains imaginent que l’on pourrait à nouveau reporter tout ou partie des avantages de la réforme fiscale qui seront surtout concrets en 2029 et 2030. Qui osera défendre cette idée ?
Un point commun en tout cas à la plupart de ces propositions : elles feraient très mal au portefeuille des Belges.
La méthode et la « grosse farde blanche » du Premier ministre. Des réunions avec ses partenaires et différentes institutions (Bureau fédéral du Plan, Banque nationale, etc.) ont eu lieu avant les vacances. Bart De Wever se balade ainsi avec un classeur dans lequel seraient empilées des dizaines de mesures (les experts en auraient proposé 250).
On sait que le Premier ministre préfère quelques mesures qui rapportent gros à une mosaïque de petites mesures, mais il ne mettrait pas directement ses propositions sur la table.
Après ses voyages en Inde (fin de cette semaine) et en Italie (début de semaine prochaine), il lancerait des rencontres bilatérales avec ses partenaires. Le début de l’inévitable bras de fer. Le Premier a déjà évoqué une lasagne dont l’une ou l’autre couche n’aura pas bon goût pour chacun. Une manière de ne pas se brûler d’entrée de jeu… Sans garantie de réussite.
Jusqu’où pourrait aller le bras de fer entre Bart De Wever et Georges-Louis Bouchez, les deux meilleurs alliés sur les dossiers socio-économiques ?
Qui osera s’opposer à Bart De Wever ? Le Premier ministre n’est pas ici le défenseur des positions de la N-VA, mais celui qui doit se porter garant d’un accord équilibré. Il bénéficie d’une image très favorable dans le monde économique et dans l’opinion, quasi iconique en Flandre (cela dépend pour qui, bien sûr) et qu’il entretient savamment en Wallonie. Une image intacte dans les sondages. Cela suffira-t-il pour amener ses partenaires à signer un accord ?
On imagine que le MR et Vooruit seront les plus virulents par rapport à certaines pistes. Jusqu’où pourrait aller le bras de fer entre Bart De Wever et le président du MR, Georges-Louis Bouchez, alors que les deux hommes sont d’ordinaire les meilleurs alliés sur les dossiers socio-économiques ?
Tensions quasi inévitables, coups de gueule, portes qui claquent. Messieurs, à vous de jouer ! (Il n’y a pas de dame parmi les acteurs principaux de cet épisode crucial).
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