Uchronie archéologique à Place Royale
La « restauration » des bâtiments entourant la place Royale de Québec au plus fort de la Révolution tranquille visait à retrouver le visage français de la Vieille Capitale sous ses agrégats victoriens et modernes. Les angles morts de cette quête des origines seront mis en lumière dans les voûtes de l’Aire publique d’Exmuro ce samedi lors d’une causerie mêlant l’art à l’archéologie.
La discussion organisée dans le cadre des Journées de la culture se déroulera aux abords de l’installation À l’envers des ruines, de l’artiste Ève Cadieux. Cette œuvre éphémère inaugurée en juin dernier présente une sélection d’objets du quotidien que les classes populaires de Place Royale auraient pu utiliser dans les décennies précédant la rénovation brutale de leur milieu de vie.
« On s’est imaginé quels genres d’artefacts on trouverait aujourd’hui sur le site lors de fouilles si ces gens-là n’avaient pas été sortis de leur environnement », explique l’archéologue Rachel Archambault, qui prendra part à la causerie aux côtés de l’artiste. « Ce sont des artefacts imagés », précise la spécialiste en culture matérielle.
La collection fictive comprend des statuettes de la Vierge Marie, des machines à écrire et une chaise de salon de beauté, le tout recouvert d’un mystérieux voile transparent.
Taudification
La discussion de samedi tournera autour de la notion de « taudification projetée ». Ce concept développé par l’historien australien Alan Mayne décrit le processus visant à noircir le portait socioéconomique et architectural d’un quartier que l’on veut « nettoyer ». La recette a été appliquée à Place Royale dès le milieu du XXe siècle. Sa population, disait-on, n’était formée que d’individus mouvants, à l’exception de quelques « essaims » de familles logées dans des taudis surpeuplés.
La réalité était beaucoup plus nuancée. « Les annuaires téléphoniques de l’époque montrent qu’il y avait une vraie vie de quartier avec des commerces de proximité », observe Rachel Archambault. L’archéologue prône néanmoins l’indulgence envers les promoteurs du projet de restauration, qui a pris son envol au tournant des années 1970 après une succession de chantiers réalisés à la pièce comme la maison Chevalier. « Ils avaient un projet de société qui consistait à redonner des couleurs au berceau de l’Amérique française. »
Les rapports du Bureau de coordination de Place Royale, un organisme créé par le gouvernement Bourassa, témoignent de cet élan nationaliste parfois doublé d’un esprit anticapitaliste. Dans un document daté de novembre 1971, on évoque ainsi la « belle ordonnance qu’offriront les abords riverains de la place, débarrassés des scories contemporaines, séquelles de l’industrialisation et du mercantilisme ».
Le chantier de Place Royale s’est fait en deux temps. « Au départ, il y a eu des recherches fouillées sur l’architecture pour être le plus près possible de la réalité de la Nouvelle-France », constate Rachel Archambault. Cette impulsion initiale a toutefois rapidement basculé vers une vision fantasmée à la Viollet-le-Duc.
« Le souci de restauration n’était plus aussi précis, on voulait quelque chose de joli, de touristique », observe l’archéologue en citant un rapport prônant l’aménagement d’un « monde merveilleux ». D’où le surnom de Disneyland du régime français qui s’est imposé depuis.
L’authenticité des édifices immaculés que l’on peut aujourd’hui admirer sur le pourtour de l’église Notre-Dame-des-Victoires dépend des critères de chacun. « Il y a plusieurs bâtiments qui ont été complètement démantelés et refaits », note Rachel Archambault en se basant sur les photos du chantier, qui sont plus évocatrices que les rapports succincts produits à l’époque. « Place Royale, ce n’est pas une restauration, c’est une reconstruction. »
Laboratoire
Le projet, parachevé au tournant de la décennie 1980, a servi de laboratoire aux archéologues. « C’est un site qui amène beaucoup de questionnements sur l’évolution de la pratique parce qu’on ne fait plus les choses de la même manière. Mais il fallait bien que l’on parte de quelque part », souligne l’archéologue.
Les traces de cet apprentissage sont palpables dans la collection d’artefacts issue des fouilles réalisées dans des délais beaucoup trop courts. « Il manque de contexte et c’est un élément essentiel en archéologie. On a de beaux objets, mais on ne sait pas s’ils viennent des voûtes, des latrines ou d’un caveau de la maison où ils ont été trouvés. »
Rachel Archambault regrette que les ossements d’animaux n’aient pas été conservés. Il en va de même des capsules de bière métalliques apparues sur le marché à la fin du XIXe siècle. « Tout ce qui avait l’air trop récent n’était pas nécessairement perçu comme pertinent à l’époque ».
La reconstruction brutale de Place Royale fait désormais partie de l’histoire mouvementée du quartier, au même titre que le grand incendie de 1682 ou les bombardements britanniques de 1759. Cet épisode tabou vieux d’un demi-siècle n’est pourtant jamais évoqué sur les plaques commémoratives. « Il y a aucune mention de ça sur les lieux », déplore l’archéologue.
L’œuvre immersive d’Ève Cadieux sera accessible jusqu’au 25 octobre. Son retrait coïncidera avec la fermeture définitive de l’Aire publique d’Exmuro.
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