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Friday, November 6, 2026

La lutte des images et les images de la lutte

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Les manifestations reprennent en France avec en cascade celles des grévistes (jeudi), des Gilets jaunes (vendredi et samedi) et à nouveau des lycéens la semaine prochaine. Les protestations se « coagulent » de plus en plus, comme le disent les médias et les experts du pays, pour éviter l’ancien vocabulaire gauchiste parlant traditionnellement de « convergence des luttes ».

Les rues des grandes villes, de Paris à Marseille, regorgent de slogans (dits ou écrits), de couleurs, de masques, de costumes et de corps agités par la chorégraphie des cortèges d’ailleurs de plus en plus festifs.

Jeudi, une pancarte disait : « Macron, il a eu une prof de français, lui », double référence aux manques d’enseignants dans les lycées et à la femme du président, son ex-prof de théâtre. Une autre encore : « Mais quel monde va-t-on laisser à l’IA ? » Un graffiti repris régulièrement lance : « Il fait noir au pays des Lumières », citant une formule du pédagogue Philippe Meirieu.

Les bons mots des autres groupes protestataires dénoncent pêle-mêle la vie chère et le recul du pouvoir d’achat (« De l’argent, il y en a, dans les coffres du patronat »), l’âge reculé des retraites (« Métro, boulot, tombeau ») ou l’état de l’environnement (« Planète bleue, colère noire ».) Toujours jeudi, un orchestre dit « Manif’ique », mobilisé par WhatsApp, a joué Bella Ciao pour le cortège parisien et lancé un appel pour d’autres formations musicales.

Bref, la politique théâtralisée dans les rues se fait encore par le look (le masque de la pandémie de COVID-19 !), les symboles, les représentations. Pouvoir, représentations du pouvoir et contestations du pouvoir ont toujours avancé en cordée. Et ça continue.

« Ce mouvement, qui a commencé quasiment à la rentrée des classes à la mi-septembre, était au début une cause sans visibilité », explique Philippe Aldrin, professeur à Sciences Po Aix qui dirige le groupe de recherche Images du politique, politiques de l’image (IPPI). « Il y avait au départ une faible portée sur les réseaux et dans les médias traditionnels, assez peu de ce qu’on appelle des “intermédiaires de visualité”. »

Les premiers relais forts sont venus fin septembre et début octobre autour d’une bataille des vidéos et photos montrant les rassemblements, les feux de poubelles et les interventions musclées de la police blessant des adolescents. Des représentants du parti d’extrême gauche La France insoumise ont surgi au côté des protestataires.

Un nouveau tournant a suivi le 17 octobre avec les émeutes, les casseurs et les pilleurs, mais aussi une créativité amplifiée dans les manifestations. La facture carnavalesque a explosé le 31, jour d’Halloween.

L’attentat terroriste raciste de Trappes du 23 octobre semble avoir stimulé l’utilisation de symboles de la République. Les drapeaux palestiniens présents dans les premières semaines ont été remplacés par des bannières tricolores. La foule a aussi entonné La Marseillaise.

Le nouveau régime médiatique

L’IPPI a commencé ses travaux préliminaires sur les liens entre images et politique un peu avant la pandémie. Un programme de recherche étalé sur quatre ans est financé depuis février 2026 pour étudier la période allant des années 1980 à aujourd’hui. Il y a du grain intellectuel à moudre avec les manifestations en cours et celles très probables des prochains mois, la France repassant en ébullition contestataire.

Ce que le professeur appelle le « régime médiatique » se transforme. La mutation essentielle fait passer du monde télévisuel à l’univers actuel des plateformes.

« À l’époque de la télévision, il [fallait] réussir sa manif par les pancartes et [faire] nombre pour passer au journal télévisé de 20 h. Aujourd’hui, on se retrouve dans une configuration complètement différente, parce que tous les acteurs mobilisés peuvent accéder à l’espace médiatique par les réseaux sociaux, par leur smartphone. Le régime de visibilité des causes a complètement changé. »

Le mouvement des Gilets jaunes, lancé en novembre 2018 contre le prix du carburant, avait déjà développé des médias alternatifs ou indépendants pour mettre en lumière l’occupation des carrefours. M. Aldrin cite aussi le documentaire Un pays qui se tient sage (2020) de David Dufresne, qui a capté les affrontements avec les policiers.

Les jeunes de 2026 se saisissent à leur tour des outils numériques de médiatisation. Les symboles, les slogans, les publications Instagram ou sur TikTok, jusqu’aux créations assistées par l’intelligence artificielle accompagnent et stimulent cet activisme contemporain.

Par contre, jusqu’à maintenant, cet automne chaud de l’Hexagone fédérant de plus en plus de causes n’a pas (encore ?) trouvé son symbole, comme le gilet jaune ou le drapeau bleu-blanc-rouge défendu par Alphonse de Lamartine en 1848 contre l’étendard rouge.

Une société hypervisuelle

Les adversaires ou les critiques des manifestations souvent transformées en émeutes livrent aussi bataille avec des représentations. « Chaque fois, chacun cherche à faire preuve et à montrer sa vision de la cause au moyen de ces images-là, dit Philippe Aldrin. Nous sommes vraiment dans une société rendue hypervisuelle par les réseaux sociaux et par le fait que tout le monde accède à cet espace public. »

Les différents groupes organisés doivent donc produire et relayer leurs représentations pour appuyer leurs revendications. Les lycéens montrent le piètre état de leurs écoles. Les syndiqués rappellent la vie chère. Tous évoquent les arrestations violentes. Les partisans de l’ordre montrent au contraire les dommages des pillages pour réclamer plus de répression policière et plus de protection des commerces ou du patrimoine bâti. « C’est l’image comme force probatoire, résume M. Aldrin. L’image qui fait preuve. L’image forte qui interpelle les médias, interpelle l’opinion, fait progresser la cause ou en tout cas la fait comprendre. »

Le spécialiste ajoute que la force d’un mouvement réel peut se mesurer par ses relais virtuels. « Il y a quasiment une métrique visuelle qui est aussi une métrique du degré de conscientisation des causes, dit-il. Dans la guerre actuelle des images, en plus, tous les acteurs mobilisés produisent eux-mêmes du visuel et chacun cherche à peser avec ses productions. »

Le professeur fait remarquer que le mouvement #MeToo de la quatrième vague féministe a favoriser la mobilisation en ligne. « Les mobilisations cherchent à produire des images fortes parce que les manifestants ont une conscience aiguë de la force des images. Le drapeau tricolore dans les manifestations rappelle évidemment une longue tradition jusqu’à la prise de la Bastille. Mais il y a maintenant une culture du numérique et des plateformes avec ses propres codes, des musiques, des chansons, des logos, des danses. »

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