France : une situation budgétaire difficile dans un pays en ébullition

Étudiants dans la rue, lycées bloqués, appels à la grève : à six mois de l’élection présidentielle, la France est en ébullition à un moment où ses finances publiques préoccupent économistes et investisseurs.
Gonflement de la dette, faiblesse de la croissance, incapacité du gouvernement à freiner les dépenses publiques; tout cela pousse les rendements obligataires, c’est-à-dire le coût que doit payer le gouvernement pour emprunter sur les marchés internationaux, à la hausse.
Devant une société compressée par la hausse des prix de l'énergie, le gouvernement dispose d'une mince marge de manœuvre budgétaire pour répondre aux différentes crises, dont celle qui secoue le pays actuellement, selon un économiste et un analyste consultés par Radio-Canada.
Quelques données d'abord.
1974 est la dernière année où le gouvernement français a présenté un budget où les dépenses de l'État ne dépassaient pas les revenus.
Au Québec, le dernier exercice sans déficit de la province date de 2019-2020, lorsque le gouvernement de François Legault a hérité de finances publiques passées sous ce qui a été appelé, selon qui en parle, la rigueur budgétaire
ou l'austérité
du gouvernement Couillard.
Au fédéral, le dernier exercice équilibré remonte à 2014-2015, pour lequel Ottawa a rapporté un excédent budgétaire de quelque 1,9 milliard de dollars.
La situation en France est bien pire que celle qu'on a au Canada à l'heure actuelle
, confirme Justin Paquet, économiste principal à la Banque Nationale.
Si on prend le G7 au complet, il y a probablement juste les États-Unis, à l'heure actuelle, qui se comparent à la France
, ajoute-t-il.
Or, la France ne dispose pas d’un atout considérable des États-Unis : celui d'avoir une monnaie utilisée comme monnaie réserve sur la planète. Par conséquent, la situation est bien plus pressante pour le pays européen, selon M. Paquet.

Des policiers antiémeutes font face à des lycéens en manifestation qui mènent une action de blocage devant le lycée Le Corbusier, à Aubervilliers, au nord de Paris, le 1er octobre 2026.
Photo : Getty Images / AFP / Lou Benoist
Des indicateurs dans le rouge
En France, plusieurs indicateurs budgétaires sont dans le rouge : le gouvernement n’arrive pas à réduire le déficit, l’endettement de l’État atteint des sommets et le coût d’emprunt de l’État français a augmenté fortement dans les dernières semaines.
Comparaison d’indicateurs entre la France, le Québec et le Canada
| Indicateur | France | Québec | Canada |
|---|---|---|---|
| Déficit budgétaire en fonction du PIB | 5,4 % en 2026 | 1,2 % en 2025-2026 | 2,2 % en 2025 |
| Ratio dette brute gouvernementale en fonction du PIB | 118 % en 2026 | 111 % en 2026 | |
| Taux obligataire sur 10 ans (7 octobre) | 4,89 % | 3,95 % |
Signe de l’endettement du pays, la France dépense davantage en paiements d'intérêts qu’en éducation ou en défense, explique Justin Paquet.
Cette facture ne fera qu’augmenter si les taux d'intérêt se maintiennent au niveau actuel ou, pire encore, s'ils continuent d'augmenter dans les prochains mois
, indique l'économiste.
Le taux obligataire sur 10 ans de la France s’est approché la semaine dernière des 5 %, du jamais vu depuis le début des années 2000.
Cela dit, le taux moyen auquel le pays doit rembourser toutes ses dettes déjà contractées se situe aux alentours de 2,3 %, selon Jérémie Peloso, stratège en chef pour l’Europe à BCA Research, une firme de recherche pour investisseurs institutionnels.
Le coût de soutenir la dette n'a pas encore atteint un niveau de cercle vicieux
, dit-il.
D’ailleurs, la différence entre les taux d’emprunt sur 10 ans de l'Allemagne et de la France a augmenté fortement dans les dernières semaines, ce qui ravive le spectre de la crise de la zone euro du début des années 2010.
Pour Justin Paquet, les finances publiques françaises, déjà fragiles, étaient particulièrement vulnérables à un choc inflationniste, comme celui de la guerre en Iran. De plus, le gouvernement français n’a pas voulu mettre en place les mesures pour lui permettre de financer les programmes sociaux du pays, selon lui.
Plusieurs investisseurs ont l'air surpris aujourd'hui de la situation, alors que c'est un train qui roule depuis 50 ans. On sait qu'on se dirige vers cette situation, surtout dans un contexte où le vieillissement de la population n'est pas une surprise.

Un agriculteur observe plusieurs tracteurs garés sur la route devant la préfecture du Rhône, lors d'un rassemblement pour protester contre la hausse des prix des carburants à Lyon, en France, le 11 mai 2026.
Photo : Getty Images / AFP / Hans Lucas
Paralysie politique
Que ce soit la COVID-19, le premier choc énergétique relié à l’invasion russe en Ukraine ou le deuxième choc causé par la guerre israélo-américaine contre l'Iran, les crises successives des dernières années ont poussé la plupart des gouvernements occidentaux à délier les cordons de leur bourse pour soutenir leur économie.
Là où la situation se complique pour la France, c’est que l'OCDE, le FMI et l'INSEE s'accordent pour dire que la trajectoire actuelle fiscale de la France n'est pas vouée à s'améliorer
, indique Jérémie Peloso.
Cette situation budgétaire précaire est exacerbée par la paralysie politique qui touche le pays.
C'est le produit d'une fragmentation au niveau du paysage politique français qui s'est opérée tout le long du deuxième mandat du président Emmanuel Macron, et qui a culminé au moment où le président Macron a décidé de dissoudre l'Assemblée nationale en juillet 2024, ce qui, depuis, a amené à une paralysie législative plus importante.

Le président de la France, Emmanuel Macron (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / AFP / Ludovic Marin
Peu importe qui gagnera la prochaine présidentielle, le gouvernement français risque de faire face aux mêmes problèmes, selon lui.
Peu importe le président ou le gouvernement formé, il est extrêmement peu probable qu'il obtienne une majorité à l'Assemblée nationale. Même si le Rassemblement national gagne, [sa cheffe] Marine Le Pen devra composer avec un camp centriste et l'extrême gauche.
Le prochain gouvernement sera tout autant contraint.
Selon M. Peloso, sans candidat ayant le courage
d’imposer une politique budgétaire de rigueur, comme l’ont fait l’Espagne, l’Italie ou la Grèce lors de la décennie précédente, la situation ne pourra pas s’améliorer.
Même constat du côté de Justin Paquet, qui rappelle que tout gouvernement dispose de deux options pour augmenter sa marge de manœuvre financière :
Augmenter les taxes. Mais, dans le cas de la France, difficile de le faire, selon lui. « La quantité de taxes perçues en France est déjà très élevée par rapport à la moyenne globale pour une économie avancée », indique M. Paquet.
Réduire les dépenses. En France, cela passerait, selon l’économiste, par une augmentation de l’âge de la retraite, un dossier explosif dans le pays, où des manifestations monstres s'étaient formées à l’hiver 2023 lorsque le gouvernement avait déposé une réforme en ce sens.
Il n'y a pas de solution facile pour boucler le budget à court et moyen terme
, estime l’économiste.
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