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Thursday, October 8, 2026

« On n’en peut plus, ça suffit! » : des journalistes de Gaza se confient

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Ils sont les yeux et les oreilles de Gaza – à la fois victimes et témoins directs de la guerre israélienne dans le territoire palestinien – et ils sont « épuisés », « déprimés », « exténués ».

Depuis l’attaque sanglante lancée par le Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, l'une des plus importantes attaques de Palestiniens contre Israël depuis 1948, qui a fait plus de 1220 morts en une seule journée, l’État hébreu mène une guerre dévastatrice dans la bande de Gaza.

En trois ans, plus de 74 000 personnes, majoritairement des civils, ont été tuées dans le territoire palestinien, selon les données du ministère de la Santé, placé sous l'autorité du Hamas et dont les chiffres sont jugés fiables par l'ONU.

« Un génocide », dénoncent une commission d'enquête internationale mandatée par l’ONU ainsi que plusieurs ONG, dont Amnistie internationale et Human Rights Watch. Des accusations mensongères et antisémites, réplique Israël.

Les bombardements israéliens ont causé des destructions d’une ampleur « sans équivalent dans l'histoire récente », selon l’ONU, forçant le déplacement de près de 85 % de la population gazaouie.

Israël impose, par ailleurs, un siège terrestre, maritime et aérien sur le territoire palestinien et interdit aux journalistes étrangers d'entrer librement à Gaza, coupant ainsi le territoire du reste du monde.

En l'absence de médias internationaux, les journalistes palestiniens locaux sont les seuls à pouvoir témoigner directement de la situation sur le terrain à Gaza, et le font au péril de leur vie. Selon un bilan de Reporters sans frontières (RSF), plus de 220 journalistes ont été tués dans les bombardements israéliens à Gaza en trois ans.

Gazacide

Moi, je n’appelle pas ça un génocide, c'est plutôt un gazacide, lance Rami Abou Jamous, un journaliste francophone joint par téléphone à Gaza.

On tue tout à Gaza : l’agriculture, l’archéologie, l’enseignement, le système de santé, les infrastructures, en plus des gens, dit-il à Radio-Canada.

Un homme assis face à la caméra.

Le journaliste gazaoui Rami Abou Jamous

Photo : Photo fournie par Rami Abou Jamous

À Gaza, c’est la non-vie. J’insiste à parler de non-vie, parce qu’on ne vit pas à Gaza, on survit.

Il faut vraiment venir sur place pour constater la situation de vos propres yeux, parce que je ne trouve pas les mots pour décrire comment on est en train de vivre ici, ajoute ce père de deux enfants, âgés de 5 ans et de 18 mois.

On vit dans le Moyen-Âge, poursuit-il.

Des dizaines de personnes rassemblées autour de corps enveloppés du drapeau palestinien au milieu de décombres

Des funérailles collectives ont été organisées le 1er octobre 2026 à Gaza pour des Palestiniens dont les corps ont été extraits des décombres d'un immeuble résidentiel touché par une frappe israélienne en 2023.

Photo : Reuters / Dawoud Abu Alkas

Malgré un fragile cessez-le-feu, entré en vigueur en octobre 2025 entre Israël et le Hamas, les violences et les frappes se poursuivent quasi quotidiennement sur le terrain.

Plus de 1300 Palestiniens ont été tués dans des bombardements israéliens depuis le début de la trêve, tandis que 4500 autres ont été blessés, selon le ministère de la Santé de Gaza, dirigé par le Hamas, mais dont les chiffres sont jugés fiables par l’ONU. Côté israélien, l’armée a annoncé la mort de cinq personnes dans ses rangs sur la même période.

L’aide à l’approche de l’hiver

Chaque camp accuse l’autre de violer la trêve qui prévoit un retrait progressif des troupes israéliennes, qui contrôlent près de 60 % de la bande de Gaza, ainsi que le désarmement du Hamas.

Entre-temps, les bombardements se poursuivent; l’étranglement de Gaza se poursuit; l’infrastructure est détruite; plus de 1,5 million de personnes n’ont plus de logements et vivent dans des tentes, dans des camps de fortune, s’indigne Rami Abou Jamous.

Ces gens-là dépendent de l’aide humanitaire et cette aide n’entre pas, assure-t-il.

Dans son dernier rapport sur la situation humanitaire à Gaza, l’ONU déplore les restrictions imposées par les autorités israéliennes sur l’entrée de matériaux essentiels qui limitent les efforts visant à améliorer les conditions de vie dans les camps de déplacés surpeuplés à l’approche de l’hiver.

Les restrictions d'entrée des fournitures humanitaires, notamment des tentes, des bâches et d'autres articles essentiels, continuent d'entraver les efforts humanitaires à l’approche de la saison hivernale, indique l’ONU dans ce rapport datant du 18 septembre. L'hiver dernier, au moins 11 enfants dans la bande de Gaza, dont des nourrissons, sont morts d'hypothermie, selon l'UNICEF.

Une Palestinienne lave des enfants dans une baignoire au milieu des décombres, dans le quartier d'Al-Zarqa à Gaza, le 21 septembre 2026.

Une Palestinienne lave des enfants dans une baignoire au milieu des décombres, dans le quartier d'Al-Zarqa à Gaza, le 21 septembre 2026.

Photo : Getty Images / AFP/FAIZ QREQA

En réponse à une question de Radio-Canada, le COGAT, l'organisme officiel du ministère israélien de la Défense chargé de superviser et de coordonner les affaires civiles et humanitaires en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, accuse le Hamas d’instrumentaliser l'aide humanitaire au profit de ses propres intérêts politiques et militaires.

Rien qu'au cours du mois dernier, plus de 20 000 nouvelles tentes ont été acheminées dans la bande de Gaza pour remplacer et renouveler le stock existant, assure le COGAT dans un courriel.

L’organisme israélien met toutefois en garde contre le risque que le Hamas utilise certains composants destinés à la construction d'abris pour renforcer ses capacités et reconstruire ses infrastructures terroristes, comme il l'a fait par le passé avec des ressources destinées à la population civile.

L'objectif est de faciliter l'entrée des fournitures nécessaires tout en minimisant le risque de leur détournement par le Hamas à des fins terroristes.

Des Palestiniens observent l'arrivée de camions transportant de l'aide humanitaire à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 1er février 2026.

Des Palestiniens observent l'arrivée de camions transportant de l'aide humanitaire à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 1er février 2026.

Photo : afp via getty images / BASHAR TALEB

Les enfants privés d’enseignement

Sur le terrain, la situation humanitaire demeure toutefois catastrophique, déplore l’ONU. Sofia Calltorp, responsable de l’action humanitaire d’ONU Femmes, décrit une immense souffrance collective. L’accès à la nourriture, à l’eau potable, aux produits d’hygiène et aux services essentiels est très limité, a-t-elle affirmé lors d’une conférence de presse à Genève, le 8 septembre.

Tous les matins, c’est la même scène qui se répète dans les rues de Gaza, raconte le journaliste Rami Abou Jamous : Les gens se lèvent très tôt et sortent dans les rues avec des jerricans dans les mains; ils courent après les camions-citernes qui distribuent de l’eau douce. Après cela, ils se dirigent vers les cuisines communautaires avec des casseroles pour chercher de quoi manger.

Tout le monde cherche de petits boulots, même les enfants doivent travailler pour avoir de quoi manger au jour le jour.

Les enfants de Gaza sont par ailleurs privés d’enseignement. Toujours selon l’ONU, plus de 90 % des écoles de l’enclave palestinienne ont été fortement endommagées ou complètement détruites au cours des trois dernières années, privant d'enseignement près de 660 000 enfants.

Des enfants palestiniens s'approvisionnent en eau auprès d'un camion-citerne dans le quartier d'Al-Rimal, à Gaza, le 2 juillet 2026.

Des enfants palestiniens s'approvisionnent en eau auprès d'un camion-citerne dans le quartier d'Al-Rimal, à Gaza, le 2 juillet 2026.

Photo : Getty Images / AFP/AHMED AL ARINI

Un rôle crucial pour les femmes

La guerre aggrave aussi la précarité dont souffrent les femmes gazaouies. Une famille sur quatre est désormais dirigée par une femme, soit deux fois plus qu’avant la guerre, indique un nouveau rapport onusien. Veuves, épouses de disparus, de détenus ou de blessés, elles doivent assurer seules la survie de leur famille dans un territoire dévasté.

Madeline Shaqlieh, une journaliste et présentatrice radio basée à Deir Al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, fait partie de ces femmes. Mère d’une jeune fille de 17 ans, son époux est au chômage. C’est donc à moi de subvenir aux besoins de ma famille, ainsi qu’à ceux de mes parents qui ont plus de 70 ans, explique-t-elle.

Je suis épuisée. La dépression m’a anéantie. Je vis dans la peur et je côtoie la mort tous les jours. J’ai besoin de renouer avec mon humanité, ma dignité.

Une femme portant un gilet pare-balles sur lequel est inscrit le mot « press ».

La journaliste gazaouie Madeline Shaqlieh

Photo : Photo fournie par Madeline Shaqlieh

Pour se rendre dans le studio où elle travaille, dans le nord de la ville de Gaza, la journaliste de 42 ans doit faire un trajet de plus d’une heure sur les routes, tous les jours. En raison du manque de carburant et de la destruction des routes, les habitants de Gaza utilisent souvent des moyens de transport rudimentaires pour se déplacer, y compris des chariots tirés par des animaux.

C'est une expérience très éprouvante et effrayante, dit à Radio-Canada la journaliste, jointe par téléphone. Il arrive parfois que ces remorques se brisent et blessent des passagers; certains ont dû être amputés d’un bras à la suite d’un accident.

C’est vraiment très inhumain, ajoute-t-elle, rappelant que ces chariots étaient à l’origine réservés à transporter du bétail, des légumes ou encore des ordures.

On n’en peut plus

Madeline Shaqlieh, qui a perdu plusieurs de ses proches durant la guerre, dont sa sœur, Maram, et une nièce âgée d’une dizaine de jours à peine, se spécialise dans les enjeux en lien avec les femmes et les jeunes de Gaza.

Tous les jours, j’écoute leurs douleurs et leurs récits déchirants, dit-elle. Je pleure avec eux, je partage leur chagrin. Mais je suis fatiguée, on n’en peut plus, ça suffit!

Je ne veux pas quitter Gaza, au contraire, je veux y rester et pouvoir y vivre, mais j’ai besoin de reprendre mon souffle. J’ai besoin de repos. Ce que l’on vit est tellement éprouvant.

Selon Hikmat Youssef, le directeur de la Maison de la presse palestinienne à Gaza, 70 % des journalistes les plus chevronnés ont quitté l’enclave au cours des trois dernières années. Il ne reste plus qu’une infime minorité, dit-il, affirmant que ce sont des jeunes qui n’ont pas beaucoup d’expérience qui assurent la relève aujourd’hui.

Son ONG, qui reçoit l’appui de plusieurs organisations internationales, comme le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et Canal France International (CFI), offre des formations en continu aux journalistes locaux, mais surtout des séances de soutien psychologique.

Un homme prenant un égoportrait devant un champ.

Hikmat Youssef, directeur de la Maison de la presse palestinienne, à Gaza (Photo d'archives)

Photo : Photo fournie par Hikmat Youssef

Cela fait trois ans qu’on couvre la guerre à Gaza, nous n'avons plus la force mentale nécessaire pour continuer, dit-il à Radio-Canada. Nous avons besoin de soutien psychologique.

En plus d’avoir mis en place une ligne téléphonique d’urgence pour les journalistes en détresse, son ONG organise, une fois par mois, des séances de psychothérapie de groupe qui durent trois jours. On se charge des frais de transport pour aider les journalistes à venir dans nos locaux et nous leur offrons un repas par jour, explique-t-il.

Mais ce n’est pas facile, dit-il encore. À Gaza, la psychothérapie reste un sujet sensible, ce n’est pas encore accepté dans la société.

Insécurité et pressions internes

Hikmat Youssef déplore également l’insécurité rampante dans la bande de Gaza. Il n'y a pas d'État de droit au sens propre : pas de commissariats, pas de tribunaux, pas de justice, explique-t-il.

Bien que l'immense majorité des décès de reporters soient causés par les frappes israéliennes, les organisations internationales comme RSF et le CPJ documentent des pratiques d'intimidation violentes de la part du Hamas.

Selon Hikmat Youssef, les journalistes d’expérience savent comment contourner la pression interne imposée par les autorités à Gaza, mais ce n’est pas le cas des jeunes reporters.

Avant la guerre, nous étions souvent amenés à venir en aide aux journalistes qui manquent d’expérience lorsqu'ils rencontraient des problèmes avec les autorités, explique-t-il. Mais aujourd'hui, honnêtement, je crains de solliciter un membre du Hamas pour aider un confrère en difficulté, car toute personne liée au Hamas est désormais une cible pour les Israéliens.

Je ne peux pas prendre de risques, ajoute-t-il. Je ne peux pas mettre la vie de mes proches en danger.

Un journaliste et des enfants à Gaza

Plus de 220 journalistes ont été tués en Israël ou à Gaza depuis le 7 octobre 2023, selon RSF.

Photo : Getty Images / AFP/BASHAR TALEB

Les élections israéliennes vues de Gaza

Et pendant que les Israéliens se préparent à tenir leurs premières élections législatives depuis les attaques du 7 octobre 2023, les journalistes palestiniens interrogés par Radio-Canada disent vivre dans l’attente, même si la plupart affirment ne pas se faire d’illusions sur l’issue du scrutin.

Gaza est devenue une matière de campagne électorale en Israël, dit Rami Abou Jamous. Mais aucun des partis n’évoque aujourd’hui la paix avec les Palestiniens, déplore-t-il. Au contraire, tout le monde parle de comment il faut se débarrasser des Palestiniens, parce qu’apparemment [...] c’est ce qui rapporte le plus de voix.

Plusieurs ministres israéliens parlent ouvertement de déplacer les habitants de Gaza. Le 16 septembre, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a affirmé que l’armée était prête à terminer le travail dans la bande de Gaza pour ensuite vider le territoire palestinien de ses deux millions d’habitants.

Quelques jours plus tôt, le ministre d'extrême droite responsable de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a publié une brochure de 20 pages, intitulée programme de travail national pour le transfert volontaire de la bande de Gaza.

Une image satellite prise en février 2026 de la ville de Rafah, à la frontière avec l'Égypte.

Une image satellite prise en février 2026 de la ville de Rafah, à la frontière avec l'Égypte

Photo : Google

Pour Hikmat Youssef, les Gazaouis ont d’autres préoccupations plus pressantes que les élections israéliennes.

Le citoyen de Gaza – celui qui vit sous une tente et se réveille chaque matin avec des impératifs quotidiens comme aller chercher de l'eau, trouver du bois de chauffage ou nourrir ses enfants – n'a tout simplement pas le temps de se demander ce qu'il adviendra des élections israéliennes.

Mais Madeline Shaqlieh préfère, quant à elle, afficher un optimisme prudent. Peut-être que celui qui va succéder [au premier ministre] Benyamin Nétanyahou mettra fin aux massacres et rouvrira les points de passage vers Gaza, dit-elle. La reconstruction pourra alors peut-être commencer.

En somme, notre vie à Gaza est suspendue à l'attente, dans l’espoir que la situation s'arrange dans deux semaines, dans un mois, ou dans deux mois, même si je pense qu'il faudra encore beaucoup de temps avant que les choses changent vraiment, lâche enfin la journaliste.

Au minimum, on espère un retrait de l’armée israélienne [de la bande de Gaza] et un véritable cessez-le-feu pour qu’on puisse se déplacer et rentrer chez nous, dit-elle encore. Bref, on attend.

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