Violence verbale | Petit village, grandes gueules

Vous savez, ces petites affiches qui nous préviennent qu’aucune violence verbale ne sera tolérée ? C’est rendu qu’il y en a chez Canadian Tire, bien en vue sur les caisses libre-service.
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Ces caisses sont conçues pour que l’on n’ait pas besoin, sauf exception, de s’adresser à un humain. Qu’à cela ne tienne, le propriétaire du magasin a jugé qu’il devait quand même prévenir ses clients d’être polis.
Ça en dit long sur notre époque, je trouve.
La démission mardi de la mairesse de Frampton, un village de 1400 personnes dans Chaudière-Appalaches, aussi. Gina Cloutier a décidé qu’elle en avait assez de se faire intimider, menacer et insulter par ses concitoyens. Elle n’allait plus à l’épicerie ni à la pharmacie depuis quelques semaines, car elle se faisait « engueuler partout ». Elle ne dormait plus depuis trois semaines, et saignait du nez.
Au téléphone, elle m’a mise au défi de deviner son surnom.
« Euh… je sais pas trop…
– La tabarnak. Oui, c’est comme ça que certains citoyens m’appellent dans le village, la tabarnak. C’est chic, hein ! »
PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE
Gina Cloutier, mairesse démissionnaire de Frampton
En poste depuis seulement un an, l’ex-conseillère municipale n’aurait jamais cru en arriver là. Comme entrepreneure, la femme de 63 ans en avait vu « de toutes les couleurs ». Elle n’allait certainement pas avoir peur de devenir la mairesse d’un petit village.
« Je suis capable d’en prendre. J’ai un bon bagage, je suis intelligente, puis je suis faite toffe, et je fonce. »
Aujourd’hui, Gina Cloutier n’est pas capable de trouver les mots pour décrire adéquatement ce que les gens lui « crachent au visage ». Son péché : vouloir doter sa ville – sans église ni salon funéraire – d’un espace pour les jeunes, les aînés, les mariages, les fêtes. Toutes les autres villes de la MRC en possèdent un, et l’impact sur le compte de taxes aurait été minime, voire inexistant. Ce n’est quand même pas un pipeline !
« C’est rendu que j’ai des menaces de me faire péter la gueule et casser les deux jambes pour un projet de salle municipale, de salle communautaire. » Ceux qui voulaient sa peau, et qui l’ont eue, l’ont même prévenue que ses 37 prochains mois allaient être difficiles. Une façon polie de dire qu’ils ne la lâcheraient pas jusqu’à la fin de son mandat.
Ces effrontés, pour ne pas dire un autre mot, devront se trouver une autre cible. Gina Cloutier abandonne la mairie, épuisée de se battre « contre une gang d’enragés » et de ne plus pouvoir sortir de chez elle pour un travail payé moins de 20 000 $ par année.
Une paie plus élevée n’aurait rien changé, remarquez. « Je décroche. C’est allé trop loin. Je ne sais pas dans quel monde on est rendus, mais ça n’a aucun sens. »
En témoignant sans filtre, la mairesse (jusqu’à la fin du mois) espère provoquer une prise de conscience qui saura apaiser les esprits qui s’échauffent trop.
J’aimerais que ça fonctionne, même juste un peu, mais je n’y crois pas trop.
Pourquoi ? Parce que le monde dans lequel on vit ne changera pas du jour au lendemain.
Pour comprendre ce qui explique la violence verbale envers les élus, mais aussi les secrétaires médicales et même les caisses libre-service, j’ai contacté la présidente de l’Ordre des psychologues, la Dre Karine Gauthier. Elle m’a bien sûr parlé de l’anonymat, sur les réseaux sociaux, qui agit comme un permis pour tout dire. Mais c’est bien plus profond.
L’humain réagit au climat social ambiant. « L’incertitude fait en sorte que certaines personnes vont aller vers le blanc ou le noir, plutôt que le gris… »
Aussi, dans un monde de plus en plus complexe, un sentiment de perte de contrôle et de sens de sa vie peut se développer. Ce terreau s’avère fertile pour une foule d’émotions comme la colère et l’anxiété, résume l’experte de nos cerveaux. Dès que l’occasion se présente d’enlever le couvercle sur la marmite bouillonnante, hop, il saute !
Troisième facteur : l’isolement. Quand on est peu en contact, dans la vraie vie, avec des humains, on finit par oublier l’impact de nos éclats de colère sur la réceptionniste qui n’y est pour rien. On a beau être connectés, on est de plus en plus déconnectés de la réalité.
En résumé, les malpolis ne sont pas seulement mal élevés. Ils réagissent à quelque chose qu’ils n’arrivent sans doute pas à nommer.
Personne ne semble échapper au phénomène, pas même les policiers. La vidéo de Mohamed Bekkali, qui traitait l’été dernier une policière de « sale pute de merde », entre autres insultes misogynes, était particulièrement choquante.
En désespoir de cause, la Ville de Montréal vient d’adopter un règlement pour protéger les policiers et les employés municipaux. Il est désormais interdit « d’intimider, de harceler, de menacer, d’injurier ou d’insulter » ou d’adopter « un comportement offensant, humiliant, abusif, violent ou agressif ». Les contrevenants s’exposent à une amende pouvant atteindre 2000 $. Un règlement similaire existe déjà à Laval et à Québec.
La mairesse Soraya Martinez Ferrada constate que les employées féminines sont de plus en plus la cible de propos inadmissibles et qu’il est de son devoir, comme employeur, de protéger ses troupes. Les évènements déclarés ont bondi de 263 % entre 2019 et 2025.
Qu’on en soit rendus à devoir baliser la manière dont on parle aux autres est loin d’être édifiant.
Mais comment faire autrement ? Il serait plus simple que tout le monde devienne courtois et civilisé. Mais quand une élue craint de se pointer à l’épicerie, les petites affiches appelant au respect ne suffisent plus.
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